
Je prends place au bureau, face à la conseillère ANPE. Quelques instants d’observation me suffisent pour déduire les faits suivants : la conseillère qui m’accueille, charmante, semble professionnelle et se veut bonne employée. Elle me sort les banalités d’usage, en prenant soin d’utiliser le vocabulaire ANPE de base.
Cependant quelque chose en elle me donne l’impression qu’elle n’est pas totalement à l’aise. Les minutes qui suivent me confirment cette impression. Il semble qu’elle se sente légèrement incompétente (jeune, manque d’expérience, faible degré de confiance en elle) et incapable (manque de ressources, défaillances du système, incapacité d’exercer son métier dans des conditions satisfaisantes).
En fait, elle transpire le sentiment d’impuissance. C’est vrai que le métier est au final assez ingrat. J’imagine que moi, à sa place, serais frustrée de voir défiler, à longueur de journée, des chômeurs qui peut-être verraient en moi un quelconque espoir.
Avec ses mains, la conseillère me hurle :
« Je ne peux rien pour vous, croyez-moi j’aimerais bien vous aider mais tout cela n’est qu’une vaste blague ! »
Mais son regard ajoute :
« Nous allons tout de même, tant bien que mal, continuer à jouer le jeu - nous n’avons pas le choix - nos revenus en dépendent : moi mon salaire de conseillère, et vous vos misérables allocations chômage »
Je lui pose une question. Il ne s’agit pas d’une question très compliquée, mais qui relève du domaine technique. Après m’avoir fait répéter 3 fois ma question pour s’assurer de bien en saisir le sens, elle m’avoue n’avoir aucune idée de la réponse.
Elle me bredouille :
« Les Assedic le savent, c’est eux, c’est eux qui gèrent, euh, les, les, comment… oui, les textes de loi, les choses un peu, un peu administratives quoi. »
Elle poursuit, lueur dans les yeux et voix nettement plus assurée, apparemment contente de sa nouvelle idée :
« Ecoutez, je vais les appeler, je vais les appeler et leur poser la question. »
Je ne dis rien, j’hoche distraitement la tête, en signe d’approbation.
Son malaise revient : elle se rend compte qu’elle ne connaît pas le numéro de téléphone des Assedic. Je ris intérieurement. Elle fait mine de farfouiller dans ses papiers, elle sait très bien qu’elle ne l’a pas, ce foutu numéro. Elle est gênée. C’est sûrement gênant, pour une conseillère ANPE, de ne pas connaître le numéro des Assedic, grand frère de l’ANPE. C’est d’autant plus gênant que des millions de chômeurs connaissent le fameux 3949 – un-seul-numéro-de-téléphone-pour-les-sans-emploi - moi la première. Pourtant je me tais. Je me dis que, forcément, il doit exister un numéro spécial, destiné aux relations ANPE-Assedic, pour se joindre rapidement et efficacement. (Toute personne ayant déjà composé le 3949 au moins une fois dans sa vie sait qu’il ne faut surtout pas avoir laissé la casserole sur le feu avant d’appeler !)
Elle : « Je vais aller demander à ma collègue, patientez un petit instant ».
En fait je commence à apprécier la situation. C’est pour ainsi dire tout à fait délectable. Je vais enfin assister à un échange ANPE – Assedic en direct ! Les deux gros mammouths qui se parlent ! J’ai hâte ! Je me redresse pour mieux savourer.
J’entends ma gentille et charmante conseillère demander le numéro des Assedic à une collègue, puis à une seconde, et enfin à une troisième – bonne pioche ! Martine connaît le numéro des Assedic ! Ma conseillère personnalisée revient s’installer au bureau, face à moi, et s’empresse de composer le fameux numéro. Je la vois taper 3 ; 9 ; 4 ; 9. No comment.
S’ensuit un long silence. Un très long silence. Je regarde ma conseillère. Elle me dit :
« C’est long hein ? »
Je lui souris pour lui donner du courage. Elle est en train d’expérimenter, au cours de ce bref instant, le lot quotidien des chômeurs. Elle est en relation avec la boîte vocale Assedic.
Je la vois appuyer sur la touche étoile du clavier.
Un autre silence.
Elle compose le 2.
Elle : « Ah, c’est compliqué les Assedic »
Moi : « Je ne vous le fais pas dire ! »
Silence.
Ensuite, toujours en relation avec la boîte vocale – cette fois-ci en mode reconnaissance vocale, elle prononce distinctement les mots : « autre demande » (autrement dit, la catégorie fourre-tout des emmerdeurs en tout genre).
Enfin, ça sonne.
« Enfin, ça sonne ! » s’exclame-t-elle enthousiaste, « quelqu’un va me répondre ».
Et en effet, quelqu’un fini par décrocher.
« Allo, bonjour, je suis conseillère ANPE, j’ai une question concernant… »
Elle ne termine pas sa phrase.
Interloquée, elle m’annonce :
« On m’a raccroché au nez »
Cependant quelque chose en elle me donne l’impression qu’elle n’est pas totalement à l’aise. Les minutes qui suivent me confirment cette impression. Il semble qu’elle se sente légèrement incompétente (jeune, manque d’expérience, faible degré de confiance en elle) et incapable (manque de ressources, défaillances du système, incapacité d’exercer son métier dans des conditions satisfaisantes).
En fait, elle transpire le sentiment d’impuissance. C’est vrai que le métier est au final assez ingrat. J’imagine que moi, à sa place, serais frustrée de voir défiler, à longueur de journée, des chômeurs qui peut-être verraient en moi un quelconque espoir.
Avec ses mains, la conseillère me hurle :
« Je ne peux rien pour vous, croyez-moi j’aimerais bien vous aider mais tout cela n’est qu’une vaste blague ! »
Mais son regard ajoute :
« Nous allons tout de même, tant bien que mal, continuer à jouer le jeu - nous n’avons pas le choix - nos revenus en dépendent : moi mon salaire de conseillère, et vous vos misérables allocations chômage »
Je lui pose une question. Il ne s’agit pas d’une question très compliquée, mais qui relève du domaine technique. Après m’avoir fait répéter 3 fois ma question pour s’assurer de bien en saisir le sens, elle m’avoue n’avoir aucune idée de la réponse.
Elle me bredouille :
« Les Assedic le savent, c’est eux, c’est eux qui gèrent, euh, les, les, comment… oui, les textes de loi, les choses un peu, un peu administratives quoi. »
Elle poursuit, lueur dans les yeux et voix nettement plus assurée, apparemment contente de sa nouvelle idée :
« Ecoutez, je vais les appeler, je vais les appeler et leur poser la question. »
Je ne dis rien, j’hoche distraitement la tête, en signe d’approbation.
Son malaise revient : elle se rend compte qu’elle ne connaît pas le numéro de téléphone des Assedic. Je ris intérieurement. Elle fait mine de farfouiller dans ses papiers, elle sait très bien qu’elle ne l’a pas, ce foutu numéro. Elle est gênée. C’est sûrement gênant, pour une conseillère ANPE, de ne pas connaître le numéro des Assedic, grand frère de l’ANPE. C’est d’autant plus gênant que des millions de chômeurs connaissent le fameux 3949 – un-seul-numéro-de-téléphone-pour-les-sans-emploi - moi la première. Pourtant je me tais. Je me dis que, forcément, il doit exister un numéro spécial, destiné aux relations ANPE-Assedic, pour se joindre rapidement et efficacement. (Toute personne ayant déjà composé le 3949 au moins une fois dans sa vie sait qu’il ne faut surtout pas avoir laissé la casserole sur le feu avant d’appeler !)
Elle : « Je vais aller demander à ma collègue, patientez un petit instant ».
En fait je commence à apprécier la situation. C’est pour ainsi dire tout à fait délectable. Je vais enfin assister à un échange ANPE – Assedic en direct ! Les deux gros mammouths qui se parlent ! J’ai hâte ! Je me redresse pour mieux savourer.
J’entends ma gentille et charmante conseillère demander le numéro des Assedic à une collègue, puis à une seconde, et enfin à une troisième – bonne pioche ! Martine connaît le numéro des Assedic ! Ma conseillère personnalisée revient s’installer au bureau, face à moi, et s’empresse de composer le fameux numéro. Je la vois taper 3 ; 9 ; 4 ; 9. No comment.
S’ensuit un long silence. Un très long silence. Je regarde ma conseillère. Elle me dit :
« C’est long hein ? »
Je lui souris pour lui donner du courage. Elle est en train d’expérimenter, au cours de ce bref instant, le lot quotidien des chômeurs. Elle est en relation avec la boîte vocale Assedic.
Je la vois appuyer sur la touche étoile du clavier.
Un autre silence.
Elle compose le 2.
Elle : « Ah, c’est compliqué les Assedic »
Moi : « Je ne vous le fais pas dire ! »
Silence.
Ensuite, toujours en relation avec la boîte vocale – cette fois-ci en mode reconnaissance vocale, elle prononce distinctement les mots : « autre demande » (autrement dit, la catégorie fourre-tout des emmerdeurs en tout genre).
Enfin, ça sonne.
« Enfin, ça sonne ! » s’exclame-t-elle enthousiaste, « quelqu’un va me répondre ».
Et en effet, quelqu’un fini par décrocher.
« Allo, bonjour, je suis conseillère ANPE, j’ai une question concernant… »
Elle ne termine pas sa phrase.
Interloquée, elle m’annonce :
« On m’a raccroché au nez »
1 comentario:
Je suis trop fan !! A quand "des scènes de la vie quotidienne" le livre? J'ai hate de dévorer d'autres petites histoires comme celle là, où tu te dis j'espère que ce n'est pas déjà la fin.
N'écris quand même pas trop en espagnol... surtout pour les histoires "une scène de la vie quotidienne" ... ça serait du gachis que je ne comprenne pas tout... héhé
Continue comme ca Hélène, t'écris trop bien.
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